Anciens et modernes

Par Olivier Bruzek

Tout est parti d’un papier publié cet été dans « le Monde » . L’édition campus du quotidien du soir, devenu flux électronique permanent du soir au matin, s’est appuyé sur une rigolote petite publication issue des petits cahiers de Pierre Larousse pour proposer un quiz en ligne sur les difficultés orthographiques. « Auriez-vous été bon en orthographe en 1870 » égraine 150 questions plus ou moins compliquées qui auraient toutes eu leur place dans l’une des dictées de Bernard Pivot. A moins de 5 €, je me suis lancé pour me tester. L’occasion était trop belle de m’évaluer par rapport à… mon arrière-arrière-grand-père.

Bon, alors. Avant de vous dévoiler le résultat, vous devez savoir une chose : je pense appartenir à cette catégorie de personnes attendries par « la grammaire est une chanson douce« .

OK. L’heure de la douche froide, maintenant. 150 questions : 102 bonnes réponses.  Je vous donne les résultats cliniques. ce qui fait, attendez, je pose trois, je retiens cinq et, en appliquant la racine carrée de l’âge du chef de gare moins la dérivée seconde de la pression atmosphérique relevée un jour de grande marée à Oulan-Bator, l’équivalent de… 24,3/20.

Non, je me suis trompé. Oui, je reprends. Ce qui nous fait 13,6/20. Mention bof.

Franchement, j’espérais (beaucoup, beaucoup, beaucoup) mieux. Là où je m’inquiète, c’est qu’au temps de ma splendeur lorsque j’étais jeune et beau journaliste talentueux au magazine « le Point », j’ai aligné pas moins d’un millier d’articles. Et qu’avec épiZ, j’ai quelques centaines d’épisodes à mon actif. Bref, JE NE SUIS PAS UN LAPEREAU DE SIX SEMAINES OPTION MAITRE CAPELLO.

Il n’empêche qu’en 1870, j’aurais eu droit au bonnet d’âne, au piquet, à la règle sous les genoux sur l’estrade et aux coups sur les doigts…

 

Mais pourquoi ?

Oui, pourquoi, sachant que je viens d’un milieu plus que favorisé, que j’ai eu la chance d’aller dans de merveilleuses écoles et de croiser le chemin de fantastiques enseignants ?

En fait, j’ai ma petite idée. Parce que dans les 150 questions posées par le fascicule Larousse se nichent des formes et du vocabulaire qu’on n’utilise guère plus. Bref, on étouffe la finesse et la diversité.

Tenez, un exemple. Question : « En France, les nobles se sont, pendant de longs siècles, (arroger) tout l’honneur national. » Comment doit-on accorder le verbe entre parenthèses ?

1- arrogé

2- arroger

3- arrogés

D’emblée, j’ai cliqué sur la réponse 3 : ils se sont arrogés. Badaboum ! NON ! c’était le choix 1. Et pour cause : « Le participe passé du verbe « s’arroger » ne s’accorde jamais avec le sujet. Il s’accorde par contre avec son C.O.D. quand celui-ci est placé avant le verbe : « les droits qu’ils se sont arrogés ».

Calmés ?

Mon problème vient, et je pense qu’il est commun à ma génération d’enfants nés à la fin des années 60, du fait que le système scolaire a tout voulu simplifier. Attention, les règles sont restées les mêmes, l’orthographe n’a pas été spécialement simplifiée. On ne nous a pas incité à voir plus loin que le petit bout de la lorgnette.

Au début du XXe siècle, une des leçons de morale écrite sur les tableaux noirs des écoles de la IIIe République rabâchait un principe essentiel : « si tu échoues, recommence ».

Cela va peut-être vous sembler vieux c*n d’écrire ça, mais lorsque je vois le cerveau des enfants et combien ce sont des éponges, je regrette qu’on ne les sollicite pas davantage. Le par-coeur peut sembler dérisoire, mais toutes ces poésies, toutes ces règles de grammaire sont des exercices qui, plus tard, vont être des tremplins lorsqu’il s’agira d’apprendre par coeur des listes de vocabulaires d’autres langues ou de métiers.

Notre Monsieur le Ministre de l’Education Nationale a proposé une petite réforme en ce sens.  Il voudrait que l’apprentissage de la division se fasse dès le CE1 et que les quatre opérations soient enseignées dès l’âge de 7 ans.

Oui ! Oui ! Oui !

Car enfin, ce qui est mauvais pour les enfants, c’est de ne pas leur faire rencontrer au plus tôt l’exigence. Personnellement, je ne suis pas partisan de l’autoritarisme excessif qui sanctionne l’échec à l’école. Ces petites tyrannies font plus de mal que de bien. En revanche, faire en sorte que notre progéniture côtoie une connaissance tous azimuts alors là, oui ! C’est le plus grand cadeau qu’on puisse leur faire pour aujourd’hui, demain et même après-demain.

De grâce, cessons de simplifier et de contourner les problèmes et prenons nos enfants pour ce qu’ils sont : des êtres prodigieux capables du meilleur dans un monde où notre civilisation a les moyens de leur offrir la quintessence de la connaissance.

Chiche ?