Bienvenue dans la Mégapolis des écrans

Par Olivier Bruzek

Lors d’une précédente aventure éditoriale, avec mon ami Gaetan Fron, nous avons imaginé et développé un magazine électronique mensuel intitulé 10001 mots. Le principe était simple : chaque mois nous publiions plusieurs textes d’un minimum de 10001 mots, soit l’équivalent d’une cinquantaine de pages de romans.

Le projet reposait sur un constat et sur un emballement.

Le constat tout d’abord. La déferlante internet a eu une conséquence redoutable. La plupart des acteurs du monde de l’information ont vu leur marché traditionnel secoué comme une bouteille de jus d’orange légèrement pétillante. En l’espace de quelques années des groupes de presse qui ont mis des décennies parfois à construire leur croissance et à solidifier leur positionnement, se sont retrouvés du jour au lendemain en face d’une situation inédite. Pour être présent sur internet, ils ont dû accepter d’entrer dans l’ère de l’incertitude des revenus et affronter une concurrence un bon millier de fois plus importante que leurs concurrents traditionnels. La guerre du clic a précipité sur un même ring, forcément trop étroit, des stations de radios, des chaînes de télé, des magazines hebdomadaires, des quotidiens nationaux ou régionaux et toute une flopée de nouveaux entrants prosaïquement surnommés les « pure players ».

Rapidement, les modèles payants ont montré leur limite et la publicité a été accueillie avec un tapis rouge. Cette politique de l’open bar publicitaire a rapidement fait baisser le prix des bandeaux de réclame, et poussé les sites d’information à multiplier les contenus avec l’espoir secret de multiplier les clics et donc les pubs. Les textes des articles se sont réduits comme peau de chagrin. La grande hémorragie qualitative était lancée. Les journalistes chevronnés et lents commencèrent à être remerciés au profit de jeunes plumes que l’on vantait comme brillantes et prolixes. Ah ! Ah ! Ah !

A peu près au même moment Steve Jobs, le trublion milliardaire de la Silicon Valley présentait un nouvel appareil qu’il se régalait d’annoncer comme révolutionnaire : l’iPad . Cela a été notre petite source d’emballement. En l’iPad nous avons vu l’appareil qui allait, comme l’iPhone auparavant, mettre toute l’industrie des contenus d’accord. Et cela nous a donné l’idée de 10001 mots.

10001 mots, c’était donc :

des contenus longs et originaux quand tout le monde faisait court ;
des abonnements abordables sans pub quand tout le monde faisait de la pub.

Après quelques mois, nous avons cessé l’expérience, par manque de clients. Il est vraisemblable que nous étions trop novateurs. 10001 mots alors uniquement disponible sur iPad était un service de niche pour un marché de niches. Les tablettes ont mis des années à se développer. Mais la réalité est là. Le taux d’équipement en tablettes et en smartphone approche à grands pas de 50 à 70% des foyers. Pour y parvenir, les constructeurs n’ont pas vraiment pas mis les petits plats dans les grands : ils ont cassé les prix et multiplié les produits plus innovants les uns que les autres.

Cette politique agressive n’aurait pas pu exister sans une innovation née au siècle dernier et constamment perfectionnée : la diode électroluminescente, plus connue sous l’acronyme LED.

L’estocade finale fut amenée par les travaux menés par les équipes du Japonais Shuji Nakamura (qui gagne un Nobel au passage) qui permirent de renvoyer les écrans à cristaux liquides (les LCD) aux oubliettes de l’histoire de la technologie. Avec les LED, l’industrie électronique avait trouvé de quoi faire des écrans, moins chers et beaucoup plus performants.

Le hic, c’est que performance ne rime pas toujours avec bienveillance. Dans un précédent Blog, j’affirmais péremptoire et avec un poil de mauvaise foi qu’une image ne valait pas 1000 mots. En guise de conclusion, je rappelais combien fuir les images était important et qu’il valait mieux bouger son corps et faire travailler son imaginaire, pour satisfaire notre cerveau et celui des enfants.

Aujourd’hui, mon propos n’a pas beaucoup changé. Si les écrans sont devenus nos meilleurs amis, au point de permettre toutes les audaces et tous les services, ils ont pris une place un peu trop importante à mon goût. Et si j’écris ça, ce n’est pas parce que j’ai été un des (vieux) pionniers de l’information sur internet et que j’y ai connu des réussites comme des échecs à l’image de 10001 mots. Rien à voir.

Le vrai problème des smartphones et des iPad vient de leur technologie. Et notamment des LED. Ma grande amie, le Dr Anaïs Girard-Decis qui est ophtalmologiste a pris le temps de m’expliquer que la performance de ces LED abîme la rétine irrémédiablement. Et notamment à cause du rayonnement bleu extrême. je m’empresse de préciser que ce médecin, n’est pas une militante qui multiplie les mises en gardes à coup de publications. C’est une praticienne spécialiste qui, au quotidien, constate que les excès de temps passé sur écran ont une incidence établie sur le vieillissement prématuré de nos yeux.

Ce qu’elle m’a dit, m’a incité à aller faire un petit tour sur Internet. Les études s’y bousculent.

On pourrait penser que moi, le créateur d’épiZ qui a fait des écrans le moyen pour diffuser des histoires quotidiennes aux enfants, allait avoir du mal à trouver le sommeil. Quelle effroyable responsabilité j’allais porter sur mes épaules en abimant les yeux des enfants dès leur plus jeune âge.

Croyez le ou non, je n’ai jamais aussi bien dormi de ma vie. Et pour cause. Depuis 10001 mots, j’ai fait du chemin. Fini le temps, où j’étais inflexible (Gaetan peut en témoigner). EpiZ n’a pas besoin d’être limité à telle ou telle plate-forme ou à telle et telle technologie.

Je crois aux écrans comme un moyen et non comme une fin. En proposant aux abonnés d’épiZ de recevoir les histoires par e-mail (et par envoi postal désormais), je pense avoir trouvé la parade à la dictature de la lumière bleue. Nos abonnés avant de lire une histoire aux enfants peuvent le plus simplement du monde imprimer le e-mail et tendre la feuille à leur chérubin afin qu’ils lisent un contenu sans image (c’est bon pour le cerveau) et sans lumière bleue… c’est bon pour les yeux.