L’archipel du carré blanc

Par Olivier Bruzek

OK. Je sais. Dès le titre, on comprend que je vais parler d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaitre.

Le carré blanc a été en son temps la réponse technologique à ceux qui criaient avec véhémence que le développement de la télévision en France s’accompagnait d’une perversion des mœurs. Le gaullisme triomphant et bienveillant de l’époque imposa donc à l’unique chaîne de télévision : le carré blanc. Chaque film ou émission jugés contraire aux bonnes moeurs pour sa violence ou pour ses scènes lascives (pour reprendre le bon mot de Louis de Funès dans les « Ah ! les belles Bacchantes » : voir à 3’17’’ de la bande annonce du film) devait afficher un carré blanc en bas à droite de l’écran. Les citoyens savaient que les personnalités fragiles devaient fuir son contenu.

Aujourd’hui, le carré blanc a disparu, remplacé par une signalétique plus complète et plus complexe. Mais à quoi bon. Aujourd’hui, dans la publicité sur les arrêts de bus, dans les séries TV françaises à des heures de grandes écoutes et même dans la musique, on retrouve ce petit grain de sel (ou de sable) qui pimente les contenus par sa provocation. Cela n’a l’air de rien mais cela pose de vrais problèmes à quelques parents confrontés aux interrogations légitimes de leurs enfants. Mais après tout, apporter des réponses éclairantes, ne fait-il pas partie du travail des parents ?

En lançant épiZ, cette notion de carré blanc a été au coeur de ma préoccupation. Si la question d’une censure des contenus ne se pose pas pour les plus jeunes, il n’en est pas de même pour les jeunes adultes qu’épiZ entend bien séduire avec ses histoires originales.

Jusqu’où aller ? Faut-il avec pragmatisme suivre le mouvement et déverser des tonnes d’hémoglobine et des descriptions licencieuses ou bien s’imposer un carré blanc ?

J’ai choisi la modération. La première vraie raison est que l’on a pas besoin nécessairement de ces ingrédients pour séduire les jeunes adultes avec des contenus. La deuxième raison est pragmatique : je ne sais pas faire. Attention, je ne dis pas que je n’ai pas essayé. Si, j’ai essayé. Mais sans talent. Aussi, arrivé à un jour, où aller contre sa nature a cessé de faire du sens, j’ai préféré m’abstenir.

Dans épiZ, on ne trouve donc que des contenus sobres. Mais attention, cette sobriété ne veut pas dire gnangnan. Je m’explique. Prenons par exemple l’Organisation Capitis, écrit pour les 16 à 116 ans. C’est une histoire à tiroirs avec des personnages en cascade, des scènes aux quatre coins du monde et des énigmes à tire-larigot. Plutôt que de me compromettre avec justement de la violence gratuite et un érotisme de bas étage (ce qui dans mon esprit s’apparenterait justement à du gnangnan), j’ai préféré voir plus grand : la mise en scène d’un combat entre le bien et le mal. Mais attention, hein, tout ça au sens propre. Le vrai mal et le vrai bien…

Oh ! J’en devine quelques uns qui se disent : « hep l’asticot, tu en dis trop ou pas assez ! Et puis c’est quoi cette astuce pour changer de sujet, le bien, le mal… blablabla, y aura de la baston et du sexe ou pas ???? »

Non. Il y a de la bagarre, de l’amour et de la haine. Et croyez-moi, c’est déjà pas mal.

Et là encore, ce n’est pas un hasard. L’un des plus échecs de ma vie est ma constante incapacité à savoir qui me lit. Lors de nos tests, les lecteurs d’Achille et Pénélope avaient entre 6 et 12 ans. A l’origine, je pensais séduire à partir de 4 ans. Echec. Boum. Mais après tout quelle importance pourvu que le fond et la forme s’accordent et que les contenus soient compatibles avec les attentes du lecteur et du parent-payeur.

Deux petites anecdotes récentes ont confirmé mon approche. La première a eu lieu au mois de février. Et pour cela, je dois vous parler de mon amie Susie. Susie est anglaise et vit dans le Kent. Elle travaille a l’accompagnement des jeunes enfants en difficulté au sens de leur cursus scolaire. Pour des raisons familiales, ces enfants n’ont pas une scolarité aisée, notamment dans les petites classes. Pourtant, un vrai choc se passe lors du passage à ce que nous appelons le collège. Ces enfants passent d’un enseignant unique (comme chez nous) à plusieurs enseignants (un par matière). Le problème, c’est que l’environnement familial a fragilisé le développement scolaire de ces enfants qui accusent un retard à l’école. Susie les aide dans cette transition et aussi à devenir plus fort. La lecture est un des moyens utilisé par Susie pour fortifier ces jeunes esprits. Une des difficultés que Susie rencontre, c’est l’offre éditoriale. Elle regrette que dans la littérature adolescente, la violence s’insinue peu à peu. Pour ces enfants qui ont côtoyé la violence (avec des parents parfois en prison), ce genre de prose n’est pas adaptée. La seule solution qu’elle propose, ce sont des textes écrits pour des enfants de 7-10 ans à des jeunes ados de 12 ans. Je suis certain que vous voyez le problème. Cette astuce ne résout rien. A 12 ans, même en retard d’un point de vue scolaire, un enfant n’en a pas moins de 12 ans. Son corps change, ses aspirations, ses jeux, ses rêves. Pourquoi n’en serait-il pas autrement avec ses lectures ?

Susie aime tellement épiZ pour ses contenus neutres et tournés vers l’imaginaire, qu’elle dépense sans compter son énergie naturelle pour traduire une partie de nos contenus en anglais (oui, vous avez bien lu, en anglais). Au delà de la fierté de voir nos textes ainsi mis à l’honneur, je n’ai pas oublié la leçon, violence et érotisme en littérature sont des armes à double tranchants. Elles peuvent aussi bien séduire que participer à la confusion d’un esprit en formation.

Je suis toujours horrifié quand j’entends qu’au quotidien le vocabulaire usuel défend l’idée de l’affrontement… « il faut se battre pour ses idées, lutter pour son honneur, etc. » Avant on débattait, maintenant, on se bat. La violence se banalise, au même titre que le besoin de séduire. Et pourtant, il y a plus d’une voie médiane pour échapper à ces modèles de vie. C’est le chemin médian choisi par épiZ.

J’en viens à ma deuxième anecdote. Si Susie m’a convaincu qu’il fallait des contenus sans excès afin que tout le monde puisse lire nos contenus, la deuxième de mes trois filles qui va bientôt avoir huit ans, a commencé à lire un nouveau livre, comme sa grande sœur. Ma fierté c’est qu’il est sans image. Et ma crainte, c’est qu’elle soit un peu dépassée par le texte. D’elle-même, elle lit Harry Potter. Et bien croyez le ou non. Même à son âge, c’est adapté. Tous les âges peuvent le dévorer. L’absence de sexe et de violence est un gage d’universalité. Et ça marche.

Je termine sur une réflexion que m’a faite Foucauld, un ami, père de quatre enfants à qui il a lu quotidiennement, les histoires de Dove la Colombe. Le soir, lui aussi était impatient de connaître la suite. Au moins tout autant que les enfants. Comme quoi, un petit carré blanc est un vrai passe-partout vers la sérénité.