Lettre à un enfant qui s’ennuie

Cher [mettre ici le nom de l’enfant],

Les adultes affirment parfois des choses bizarres. L’une des plus bizarres est certainement qu’il est important que les enfants s’ennuient. Surtout pas à l’école, bien sûr ! Le plus drôle, c’est que ce sont généralement des adultes qui s’ennuient jamais qui affirment cela. Alors ?

Alors, ils ont raison. S’ennuyer est important. À tout âge. Ce n’est ni un privilège de l’enfance, ni du désœuvrement. L’ennui n’est qu’un changement de braquet du cerveau. Il est le marqueur d’une impatience, d’un souffle que l’on retient avant un grand quelque chose. On associe à tort l’ennui à des moments négatifs, au cours desquels rien ne se passe. C’est oublier que la contemplation fait partie de chaque vie. Mais surtout que l’ennui est le carburant de l’imagination.

Voyez-vous, cher [mettre ici le nom de l’enfant], on ne s’ennuie jamais bien longtemps. Si certains voyages en voiture peuvent paraître longs, le fait de les faire avec un écran devant les yeux, ne va pas les raccourcir. En revanche, au cours des phases d’ennui, vous disposerez d’un moment exceptionnel : vous observerez le monde tel qu’il est.

Des paysages qui défilent, d’autres enfants qui jouent à des jeux qui ne vous intéressent pas, la pluie qui tombe, l’absence de réseau mobile qui vous coupe des réseaux sociaux, des conversations qui vous échappent, même une leçon barbante, sont des instants rares.

S’ennuyer, c’est regarder les différences. S’ennuyer, c’est découvrir des nouveautés. S’ennuyer, c’est voir le monde autrement. S’ennuyer, c’est prendre conscience de soi. S’ennuyer, c’est se trouver.

Les plus grands instants de la vie sont précédés d’ennui, lorsqu’ils ne sont pas chargés d’ennui eux-mêmes. Prenons les écrivains. Avant de créer, ils s’ennuient. C’est de l’ennui que naît le discernement*.

À suivre…

(*) Je tiens le discernement pour l’une des plus grandes choses du monde. Le discernement distingue le civilisé du barbare. Discerner, c’est distinguer qu’entre le noir et le blanc, il existe des millions de nuances qu’aucune image ne peut nommer mais que seuls des mots peuvent définir.