Lire à haute voix

Par Olivier Bruzek

 

Hier, dans un restaurant du quartier de Montparnasse à Paris, une femme d’une quarantaine d’années déjeunait seule à table. Le restaurant était bondé et l’incessant ballet des serveurs et des clients pressés créaient un fond sonore qui rendait toute conversation difficile.

Cette femme à l’épaisse chevelure avait étalé à côté de son assiette ce qui ressemblait à un manuscrit (enfin, non… un « tapuscrit »  diraient les puristes). Fourchette dans la main gauche, stylo dans la main droite, elle annotait un texte que je ne lui attribuais pas. Je pense que la dame était éditeur et non auteur. Pourquoi ? Parce que ses yeux fronçaient de telle sorte à la lecture de certains paragraphes qu’elle ne pouvait être ainsi horrifiée par sa propre création. Quoique. Le plus intéressant dans ce spectacle de relecture n’était pas les yeux de cette professionnelle. C’était sa bouche. La cliente du restaurant lisait à mi-voix. Grâce à cette arme secrète, rien ne lui échappait.

C’est par la relecture que j’ai découvert l’importance de lire à voix haute ou basse. Un étonnant rédacteur-en-chef, Jean-Pierre Adine, me l’a recommandé alors que je n’étais qu’un jeune journaliste stagiaire. Il m’a expliqué que la voix régulait naturellement la musique de chaque phrase, qu’elle soit courte ou longue. Notre oreille, l’une des meilleures amies de notre cerveau, ravie d’être associée au travail, décèle alors la moindre incohérence de style, de temps ou de vocabulaire. La raison en est simple. L’écrasante majorité d’entre nous a su parler avant de savoir écrire. Et, en général, on parle et on écoute plus une langue qu’on ne la parle.

Lorsque je croise des élèves dans les écoles, je suis toujours surpris de certaines mauvaises habitudes qu’ils prennent : vouloir faire comme les « grands » et lire silencieusement. Je dois alors leur expliquer que lire  mi-voix n’est pas le fait d’une quelconque sagesse ou d’une meilleure maîtrise de la lecture. C’est à mes yeux, prendre un risque plus important de glisser sur certains mots et de perdre le sens clair d’un propos. Qu’on le veuille ou non, une phrase écrite sera toujours plus qu’un sujet + verbe + complément. Lire à haute voix un livre, c’est pleinement utiliser ses cinq sens et ne faire qu’un avec un texte. C’est entendre toute la finesse – la riche patine – d’une idée.

Durant toute l’Antiquité, on a lu à haute, mi ou basse voix. C’était la voie naturelle de l’apprentissage. Le brillant Alberto Manguel dans son « histoire de la lecture » nous apprend que c’est saint Augustin qui a décrit la façon de lire d’Ambroise de Milan, père et docteur de l’Église. Je cite : « Quand il lisait, ses yeux parcouraient la page et son coeur examinait la signification, mais sa voix restait muette et sa langue immobile. N’importe qui pouvait l’approcher librement et les visiteurs n’étaient en général pas annoncés, si bien que souvent, lorsque nous venions lui rendre visite, nous le trouvions occupé à lire ainsi en silence, car il ne lisait jamais à haute voix. »

 

Aujourd’hui, les textes religeux ne représentent plus l’essentiel des lectures de nos contemporains. Alors pourquoi continuer à lire en silence ? Parce que cela va plus vite ? Pour ne pas déranger ses voisins ?

Je vous le dis tout-de-go, aucun argument n’est recevable. La rapidité conduit aux pires écueils, quant à ses voisins, je doute qu’une lecture à peine murmurée ne les choque.

A chaque fois que je croise un jeune lecteur, une jeune lectrice, ou ses parents, je les encourage à lire à haute-voix. La plupart reçoivent le message avec bienveillance. Ils comprennent que l’habitude de s’attarder sur chaque mot est une saine habitude. Et qu’à l’inverse buter sur un mot ou un son, c’est prendre le risque de glisser dessus et d’ouvrir la porte à négliger des phrases entières d’un texte que l’on juge inutiles dans un sens général. Seulement, si on lit, ce n’est pas pour capter le sens général d’un propos, sinon le monde des livres ne serait qu’un amas de résumés, de citations et d’idées simplifiées.

Nos enfants ont naturellement besoin de préparer leur cerveau à la délicatesse des subtilités du monde. L’immense éventail des mots mis à leur disposition est le meilleur des entraînements. Alors, offrons leur cette chance de faire corps avec chacun d’eux. Faisons-les lire à haute voix. Et faisons-le nous-même. Il n’y a pas d’âge pour lire et agir avec sagesse.