Non, une image ne vaut pas mille mots !

Par Olivier Bruzek

« Une image vaut mille mots ». La formule est élégante. Elle serait de Confucius, immense philosophe dont la doctrine a peu à peu façonné l’Asie durant deux millénaires.

Une image vaut mille mots.

Notre monde, entré de plain-pied dans la civilisation de l’image fait la part belle à cette phrase. Il n’est plus un produit, plus une information qui ne s’accompagne d’un logo ou d’une illustration. L’image est omniprésente, martelant un message, prémachant pour les cerveaux une information toujours davantage simplifiée.

L’industrie publicitaire a appris à décliner toutes les variantes permises par l’insertion des images dans leurs réclames. L’image fascine autant qu’elle peut choquer. Ciselée, elle est immédiatement efficace, en tout cas, bien plus que que les 1000 mots vantés par la formule. Et pour cause, l’oeil décrypte jusqu’à 50 images par secondes, tandis qu’il faut un plus plus de 5 minutes pour dire à voix haute, les mille mots d’un texte.

Régulièrement, des voix tentent de rappeler le danger de l’imagerie. Trop d’images a une influence sur le cerveau comme le rappelle Claude Allard dans « L’enfant au siècle des images » (Albin Michel, 2000) et désormais disponible en numérique.

Outre les désordres sociaux ou psychiques, l’excès d’image a une incidence directe sur les relations humaines et sociales. Il n’est plus rare, qu’aujourd’hui dans une conversation, on entende, « attends, j’te montre ». Et un interlocuteur de sortir un petit écran afin d’appuyer sa réflexion par un exemple forcément frappant. Cette peste se cantonnait jusqu’alors aux enfants dont le vocabulaire était en cours d’acquisition. Mais depuis quelques années, le « attends, j’te montre » s’est insinué dans le monde adulte où la fierté de dégainer un écran dernier cri n’est pas étrangère à la propagation du mouvement.

Dans notre famille de quatre enfants, « attends, j’te montre » est une formule bannie à la maison, au même titre qu’un gros mot. Nos enfants doivent se débrouiller avec leur vocabulaire pour nous expliquer ce qu’ils veulent dire ou nous désigner. Et vous savez quoi ? Ça marche ! Leur imagination carbure, les analogies parfois périlleuses fusent. Mais au final, ils parviennent toujours à se faire comprendre.

Oui, nous avons besoin des images. Mais à petite dose. L’adage médical a raison lorsqu’il nous dit que tout excès est mauvais. Trop d’images a une incidence sur l’usage du vocabulaire et donc sur la gestion des émotions d’un homme confronté à un groupe. C’est le concept de la granularité émotionnelle décrite par la psychologue américaine Lisa Feldman Barrett. Selon elle, l’expérience des émotions sont intimement lié aux mots que l’on y applique. La régulation des émotions est facilitée par la richesse du vocabulaire.

Mon expérience dans la presse écrite hebdomadaire et en tant que père de famille, m’ont conduit à assumer un choix: limiter au maximum les images dans épiZ. Cela n’a rien d’une lubie. Même si pas loin de 99,9999999999% des publications liées à la jeunesse sont assorties d’images. Je suis arrivé à la conclusion, qu’elles ne sont ni nécessaires, ni obligatoires. Plusieurs rencontres m’ont permis d’arriver à cette conclusion. Outre les travaux des psychologues, sur cette question, j’ai d’abord été confronté à mes enfants eux-mêmes. Le soir, au moment de leur lire une histoire, en rime ou en prose, leurs yeux étaient systématiquement absorbés par la couleur d’une illustration plutôt que par des mots en noir et blanc. Combien de fois, ces gredins ont-ils été tentés de tourner la page pour voir l’illustration d’après, alors que je n’avais pas fini de lire…

J’étais en plein du problème lorsque j’ai eu la chance d’interviewer, l’immense photographe brésilien Sebastião Salgado (http://expositions.bnf.fr/salgado/arret/1/indexbio.htm), œil génial et adepte du Leica. Nous étions dans ses bureaux, non loin du canal Saint-Martin dans les années 2000 et d’emblée, je lui demande, pourquoi, il s’obstine à faire du noir et blanc avec des films argentiques, alors que le numérique et ses possibilités vont révolutionner la photographie. Bien loin de se démonter, il s’empresse de me dire, que le numérique, un jour pourquoi pas, si jamais la technologie arrive un jour à rivaliser avec les nuances si subtiles de la chimie des cristaux d’argents qui réagissent à la lumière. En revanche, il était certain d’une chose. Jamais, il n’abandonnera le noir et blanc. Vous comprenez m’expliqua-t-il avec son accent rond et ensoleillé, quand il voit du noir et blanc, le cerveau est dérouté. Autour de lui, il n’y a que de la couleur. Le noir et banc, l’oblige à s’adapter, à voir les choses autrement.

Salgado avait raison. Quand on y réfléchit bien, il n’est pas une partie de notre corps qui ne s’adapte à la contrainte : le coeur, quand on court, nos yeux à la lumières, nos muscles dans l’effort, le cerveau dans la difficulté. Mais dans notre civilisation de l’abondance, nos corps se fatiguent à ne rien faire et à fuir les contraintes. Et pourtant….

Faire de l’exercice n’est pas une option. Ce n’est pas un choix de vie. Corps et cerveaux ont besoin d’avoir leur dose de travail quotidien. Confronter le cerveau à l’imaginaire est aussi impérieux que de les faire courir. Et ce qui est vrai pour les enfants l’est tout autant que pour les parents.

Lire des mots et côtoyer le monde tel qu’il vit autour de nous, vaut toutes les images.