Vive le passé simple !

Il fut un temps où la question ne se posa jamais : le temps où la simplicité l’emportait toujours sur la complication. Mais les temps changèrent. La complication prit le pas sur la simplicité au point de s’ériger en règle.

Vous l’aurez compris, je parle du passé simple.

Écrire un billet sur ce thème ne faisait pas partie de mes plans. L’idée même d’aborder le thème me fut soufflée par la grand-mère d’une récente abonnée. Cette ancienne professeur de français et de latin voulait avoir l’assurance qu’avec Épistoire, sa petite-fille pourrait lire des textes où le passé simple n’était pas ostracisé.

Le problème a été soulevé par mon ancienne consœur au « Point », Émilie Trévert dans un papier qui, depuis, a fait florès. L’étouffement de ce temps verbal, jugé élitiste et complexe, serait en cours. L’éducation Nationale et la littérature jeunesse auraient depuis longtemps réglé le sort de cet infortuné. L’égalitarisme, ou encore la médiocrité des enseignants seraient responsables de cette mort programmée au profit du passé composé, plus facile d’usage et beaucoup moins cérémonieux.

Chez Épistoire, jeune maison d’édition moderne, la question du passé simple ne s’est jamais particulièrement posée. On le retrouve dans la plupart de nos textes pour une raison importante. Nombre de nos histoires se déroulent dans le passé (Antonia voyage dans le temps, le capitaine Moustache traverse le temps, Kallistos vit au troisième siècle avant Jésus Christ, etc.). Il nous est totalement impossible de mettre sous silence un temps qui exprime une « action qui a eu lieu et qui s’est achevée dans le passé« .

Et d’ailleurs, existe-t-il vraiment un complot ourdi contre le passé simple ?

Le Figaro a publié une remarquable interview de Madame Claire Beilin-Bourgeois, une professeur de lettres et coauteur du « Guide de l’orthographe« . Ses propos remettent en perspectives la situation. Non, le passé simple continue d’être au programme officiel de l’Éducation Nationale et oui, les usages modernes, l’internet notamment, paupérisent son usage au quotidien.

La problématique du passé simple est emblématique de notre monde qui n’a jamais cessé de se transformer. Une langue telle qu’on la pratique n’est que la photographie d’un usage à un moment donné. Or, une langue est beaucoup pus riche et beaucoup plus vaste qu’une photographie.

La vraie raison de s’alarmer du déclin de l’usage du passé simple est ailleurs. Les jeunes lisent moins et écrivent moins que leurs aînés. C’est un fait incontestable. Ce sentiment gratifiant de vivre dans une perpétuelle urgence conduisant à entretenir des correspondances simplifiées et abrégées avec des centaines d’interlocuteurs esquinte le français. L’oral devient obèse et prend ses aises sur le terrain de l’écrit où une règle non écrite nous suggère est qu’il suffisant de se faire comprendre.

Nos enfants n’en feront pas l’économie. Il est inconcevable qu’ils passent à côté du passé simple. Le risque est, en effet, réel. Ils doivent lire et se forger une belle autonomie en s’appuyant sur toutes les finesses et les subtilités que nous offre notre langue. Offrez-leur des livres, des classiques, comme des modernes, où le passé simple est admirablement conjugué. Mais surtout apprenez-leur à modérer leurs enthousiasmes électroniques en leur apprenant que le passé simple aime les SMS et les publications sur les réseaux sociaux et qu’il n’aime pas les interminables soaps télévisuels et le cinéma grand public où les seuls utilisateurs du passé simple sont des caricatures de savants ou de lettrés pédants.

Tiens, mais revoilà mon vieil ennemi : les images animées que l’on consomme sans modération au prétexte qu’elles se digèrent sans effort et permettent de passer le temps.

A l’aube de l’été 2018, il n’est jamais trop tard pour enrayer la folle machine de la simplification du monde. Offrons-lui davantage de passé simple et simplifions son usage en le banalisant au quotidien ! Chiche ? Et tant que l’on y est : proposons à nos enfants d’écrire un peu plus, « à l’ancienne », et qu’ils présentent leurs vœux comme on le faisait jadis : avec du vrai papier que l’on met dans de vraies enveloppes timbrées. Ils y gagneront beaucoup plus qu’il n’y paraît.